Tuesday, 20 November 2007

What will happen to Journalism?


Mardi 20 novembre 2007

Journaliste d'investigation, créateur du Bureau de reportage et de recherche d'informations (BRRI), ancien rédacteur en chef de La Liberté, Roger de Diesbach publie un livre passionné et mélancolique sur son métier, Presse futile, presse inutile (Ed. Slatkine). Au fil des enquêtes qui, menées par lui ou par d'autres, ont marqué les trente dernières années, il évoque les convictions, les tâtonnements et les doutes d'une pratique qui, pense-t-il, se perd: l'enquête journalistique. Le journalisme futile, dominé par le marketing et la complaisance envers les spécialistes toujours plus nombreux de la communication, est-il en voie de remplacer ce journalisme utile? Débat avec Peter Rothenbühler, rédacteur en chef du Matin.

Le Temps: Y a-t-il aujourd'hui une crise du journalisme?

Peter Rothenbühler (P.R.): Oui, mais c'est une crise bénéfique. Le métier ronronnait et se résignait: on pensait que les jeunes, attirés avant tout par les médias audiovisuels et Internet, étaient perdus pour la presse écrite. Mais, aujourd'hui, nous constatons un renouveau rapide et brutal: les gratuits ont permis de recruter 500000 nouveaux jeunes lecteurs. Et ce ne sont pas des illettrés: leur profil socioprofessionnel est le même que celui des lecteurs de la presse de qualité. Bien sûr, c'est une évolution qui fait peur aux journaux installés: certains paniquent, parlent de décadence. Cela nous oblige à nous remettre en question, oui. Mais c'est une opportunité.

Roger de Diesbach (R.de D.): Je conteste absolument l'idée d'une crise bénéfique. Je vois le contraire: ma génération de journalistes a dû se battre contre l'inféodation des journaux aux partis politiques et aux groupes idéologiques, conquérir le droit de rechercher les faits, tous les faits sur tous les sujets. Cela n'a pas été simple: l'investigation était souvent confondue avec une mise en cause de la société. C'était le fameux: «Allez voir à Moscou si c'est mieux.» Mais nous y sommes arrivés. Et aujourd'hui, sous la pression de la crise publicitaire, cette liberté durement conquise est bradée. Des éditeurs - pas tous - pensent sauver leurs revenus en remplaçant la presse qui informe par une presse gadget. On a passé d'un maître idéologique à un maître financier.

P. R.: C'est faux: jamais la presse n'a été aussi indépendante des annonceurs. Les grands éditeurs n'exercent aucune pression sur leurs rédactions et la situation de leurs journaux est bien meilleure à cet égard que celle des anciennes feuilles locales, plus dépendantes du milieu qui les entourait.

R. de D.: Vous oubliez la pression économique qui s'exerce sur les rédactions: les journalistes sont moins nombreux, débordés par l'agenda, ils n'ont plus le temps nécessaire pour faire des enquêtes. C'est grave: si la presse cesse de remplir son rôle de préposé de la transparence démocratique, elle risque de disparaître.

P. R.: Il est faux, d'abord, de penser qu'un journalisme accessible, construit à partir de phrases simples et d'articles courts est un journalisme au rabais. Il demande au contraire plus de forces. Ensuite, l'investigation ne disparaît pas. Elle se concentre dans les hebdomadaires, surtout les journaux du dimanche. Il est exact que les gratuits ne font pas d'investigation: ils présentent les informations diffusées par l'Agence télégraphique suisse de façon attractive et les lecteurs apprécient la neutralité de leur approche. Mais ils font de plus en plus d'enquêtes «maison», et des plus intéressantes. Et Le Matin semaine, par exemple, publie plusieurs enquêtes par jour.

Le Temps: Les difficultés de l'investigation sont pourtant reconnues. Même les grands quotidiens américains disent qu'ils n'ont plus les moyens de faire les enquêtes qu'ils réalisaient naguère. Pour répondre à cette situation, certains évoquent la possibilité de faire financer les enquêtes à fonds perdu, par le biais par exemple de fondations comme celles qui, aux Etats-Unis, financent la recherche médicale dans les domaines où elle n'est pas rentable. Qu'en pensez-vous?

P.R.: Je me méfie de ces fondations qui sont souvent des relais des gouvernements. Le risque d'en revenir à une presse qui sert d'écho à la vérité officielle est trop grand.

R. de D.: Le risque opposé me paraît nettement plus réel: une presse qui ne songe qu'à vendre et qui abandonne sa mission d'intérêt public.

P.R.: C'est ce qui nous divise. Vous confondez les médias avec un service public, dépendant de l'Etat, ce qu'ils ne sont absolument pas et ne doivent pas être!

R.de D.: Je parle d'intérêt public, pas de service public, ce n'est pas la même chose!

P.R.: L'idée que le journalisme devrait se limiter aux sujets d'intérêt public est parfaitement irréaliste. Il ne le fait pas et ne l'a jamais fait. Au Matin, nous préférons nous concentrer sur l'intérêt du public, donc du lecteur. Qui est varié. Il touche des sujets qui relèvent aussi du divertissement, comme le sport, la mode, les people. Et aussi, bien sûr, des sujets politiques: le public est intéressé, par exemple, à savoir s'il touchera sa rente AVS. Pour établir un bon mix, je fais volontiers la comparaison avec les sujets qui surgissent à la table de famille. On y parle parfois de politique. Mais pas tout le temps.

R. de D.: Pour moi, un bon journal populaire n'est pas celui qui amuse le public mais celui qui rend les sujets d'intérêt public accessibles à tout le monde. C'est possible si l'on ne s'en tient pas aux décisions politiques mais si on enquête sur leurs applications concrètes. Les trois pages que Le Matin a consacrées récemment aux sacs Vuitton, pour moi, ne remplissent pas cette fonction. Je ne crois même pas qu'elles répondent à l'intérêt des lecteurs. Je crois que vous confondez ce dernier avec l'intérêt de vos annonceurs.

P. R.: Absolument pas. Vuitton n'est pas un annonceur du Matin. C'est un phénomène qui intéresse les gens. Je préfère un journalisme à l'écoute du public, qui se laisse surprendre, à un journalisme donneur de leçons. Regardez ce qui vient de se passer avec la campagne électorale: tous les journaux romands ont dit que l'UDC arrivait au terme de sa progression, tous ont décrié ses méthodes et tous se sont trompés.

R. de D.: Ce qui s'est passé, c'est surtout que l'UDC a un fantastique service de marketing, ultra-professionnel, qui a su jouer à fond la carte de la provocation et de la victimisation. C'est vrai que les médias se sont laissé manipuler. Mais les partis sont aussi tombés dans le piège et ont relayé le discours de l'UDC, ce qui a fait son jeu.

P. R.: Les journalistes se sont aussi laissé aveugler par leurs préjugés. Ils n'ont pas vu que l'UDC, désormais, ne représente pas seulement des paysans qui ont peur de la mondialisation mais aussi des jeunes urbains éduqués qui en ont assez de la langue de bois des médias. Ces derniers ont tendance à exagérer leur puissance. Ce qui est puissant, ce ne sont pas les opinions des journalistes, c'est la vérité.

R. de D.: Là, je suis entièrement d'accord. Et, dans cette affaire, on n'a pas cherché la vérité. Qui, par exemple, a enquêté sur le financement de la campagne de l'UDC?

P. R.: Les journalistes bien-pensants n'ont pas le monopole des enquêtes. La Weltwoche, par exemple, a enquêté de façon très longue et très approfondie sur les abus de l'aide sociale à Zurich et cela a sans doute pesé sur la campagne, même si la Weltwoche n'a pas fait à elle toute seule le succès de l'UDC.

Le Temps: On peut se demander si le journalisme n'est pas surtout ébranlé par la perte de son monopole sur l'information. Désormais, cette dernière est accessible partout sur Internet, à travers les blogs, les sites des entreprises, des «think tanks» et des instituts de recherche... Il y a de quoi avoir le vertige.

P. R.: Il y a une grosse confusion autour des blogs. Ils ne remplaceront jamais la presse. Les utilisateurs continueront d'avoir besoin de vrais rédacteurs, de quelqu'un qui choisit pour eux, qui trie et hiérarchise l'information en fonction de leurs besoins.

R. de D.: Mais en suivant le seul intérêt des lecteurs vous faites justement le contraire. Vous ne hiérarchisez plus rien.

P. R.: Mais non. Nous hiérarchisons même plus que d'autres, mais en fonction des besoins de notre lectorat qui n'est pas celui d'un autre journal. Cette fonction ne disparaîtra pas: les gens veulent un partenaire incorruptible qui leur fasse leur menu.

R. de D.: Si le journalisme perd sa fonction critique, le risque est bien réel que le public se détourne pour aller chercher sur Internet ce qu'il ne trouve plus dans la presse. La montée en puissance des agences de communication rend le travail des journalistes encore plus difficile et plus indispensable. Avant, on voyait un fil pendre au plafond du Département militaire fédéral, on tirait sur le fil et le plafond s'effondrait. Aujourd'hui, il y a à tous les niveaux des gens qui ont pour métier de diffuser des messages, d'imposer leur vision des choses et d'orienter celle des journaux. Rester indépendant et critique nécessite beaucoup plus d'énergie.

P. R.: Jamais l'accès à l'information n'a été aussi facile qu'aujourd'hui. On ne peut plus rien cacher. Partout, il y a des citoyens disposés à alerter la presse sur ce qui se passe autour d'eux. Une armée comme la P26, aujourd'hui, ne resterait jamais secrète.

R. de D.: Je n'en suis pas si sûr.

Le Temps: La seule logique économique mène toutefois à des paradoxes. Prenez le journalisme scientifique: c'est devenu un luxe que pratiquement plus aucun journal ne peut se payer. Pourtant, tout le monde s'accorde pour dire que l'information scientifique est plus nécessaire que jamais...

P.R.: Il y a des mutations, c'est un fait. Tous les secteurs connaissent des mutations, je ne vois pas pourquoi la presse serait seule épargnée. Elle l'est d'ailleurs en partie, par la langue et par le besoin d'information locale. Mais quels que soient les changements, on aura toujours besoin de journalistes sachant bien raconter une histoire.

Il y aura encore des concentrations, ce n'est pas un drame: il vaut mieux moins de journaux, plus solides économiquement et mieux dotés, que beaucoup de titres qui survivent tout juste.

R. de D.: Ce n'est pas la concentration en soi qui m'effraie. Mais le fait que de plus en plus souvent, les journaux tombent dans les mains de personnes qui n'ont plus aucun intérêt pour l'information, qui sont des marchands de canons ou de béton et qui ne veulent que maximiser leur profit.

P. R.: Là, je suis d'accord. Je pense qu'il est important que les journaux restent dans les mains d'éditeurs spécialisés et ne dépendent pas, par exemple, d'actionnaires soucieux de valoriser absolument leurs placements. Aujourd'hui, en Suisse, la question est de savoir si la concentration se fera entre éditeurs nationaux ou si elle passera par des absorptions de la part d'éditeurs étrangers. J'espère fermement que la première solution prévaudra. Pour cela, il faut que la Comco se rende compte qu'à trop brider les grands éditeurs suisses elle fait le lit de groupes étrangers encore plus puissants contre lesquels elle ne pourra rien.